Vincent Tardrew

Salisbury Hotel (2010), disponible sur iTunes

PAROLES DES CHANSONS DE SALISBURY HOTEL

NÉ À PARIS


Né à Paris en soixante-huit
un frère cadet, une mère instit’
et un papa et son magasin d’photo

vingt ans d’banlieue sans trop d’soucis
quelques copains, un seul ami
un grand amour et la passion du piano

Vint le théâtre, ses brunes ses blondes
pour le plus beau métier du monde
dans un Paname aussi classe qu’au cinéma

Un quart de siècle à s’agiter
entre lumière et naïveté
à s’demander : « Mais qu’est-ce que c’est qui va pas ? »

Je m’suis dit « Réveille toi Paulo
lâche ta maman et ses jupons
au lieu d’te croire dans un Truffaut
regarde donc les choses comme elles sont »

Je m’suis dit « Là t’as plus quinze ans
arrête les crises existentielles
ne cherche plus t’as tout dedans
du cœur des bras et d’la cervelle »


J’avais un oncle à Montréal
qui avait trouvé un job au poil
et marié une intello plutôt jolie

Ça a fait tilt à mon oreille
mais pas question de changer de soleil
un parisien ça ne peut vivre qu’à Paris

Et délaisser les parisiennes
pour des Maria Chapdelaine
je sais pas vous mais moi ça m’emballait pas

Pis vous me voyez en sac à dos
par moins quarante rue Papineau
demander mon chemin moi qui parle pas québécois ?

Je m’suis dit « Fais pas ton crâneur
assume et franchis l’atlantique
tu deviendras peut-être une homme meilleur
c’est si grand si beau l’Amérique »

Je m’suis dit « Va voir du pays
c’est rester qui est mourir un peu
même si c’est chouette ce que tu as acquis
c’est découvrir qui est merveilleux »
Premier septembre, un jeudi soir
j’atterrissais les yeux hagards
permis de séjour, argent et mains moites en poches

J’ recommençais tout à zéro
l’air conquérant mais le cœur gros
laissant l’ami, l’amour et le parent proche

Et je me prenais, sûr de mon chic
pour le dernier des romantiques
tout insulté de pas voir les filles à mes pieds

Et ma musique, étonnement
avait bien moins de succès qu’avant
c’était quoi cette ville aux gens si peu cultivés

Je m’suis dit « Man, la ramène pas
t’es venu ici pour étudier
soit donc conséquent dans tes choix
essaye au moins d’les écouter »

Et je m’suis dit « Chacun sa vie
ceux qu’t’as quittés s’en remettront
va, cours, vole et sens-toi béni
t’façon y’a pas d’autres solutions


Après avoir joué les charmeurs
un peu machos, un peu lâcheurs
en négligeant toutes celles qui s’offraient sincères

Après avoir tant vénéré
au point d’vouloir leur ressembler
Stevie Wonder, Ravel, Gould, Ferré, Prévert

Après avoir pleuré beaucoup
penser mourir à moitié fou
et survécu pas la pratique du piano

Après avoir dépassé l’age
du phénomène et des mirages
qui font passer un radeau pour un paquebot

Je me dis...
Je me dis...
Je me dis qu’il n’y a plus rien à dire
mais qu’il y a tout à composer
tout à jouer tout à écrire
tout à peindre et tout à chanter



UN SOIR À MONTRÉAL

Un soir à Montréal dans le bleu de l’hiver
Libérant mes désirs au gré de mes fortunes
Je me voyais marcher au milieu d’un désert
Peuplé d’âmes voilées sans en aimer aucune

Dans ce décor immense au faux air de glacier
J’avançais au hasard des courants chauds et froids
Éclairé de lampions et de lune en quartier
Pétri de solitude et de honte et d’effroi

Avais-je un rôle à jouer dans cette absurde scène
Étant aveugle et sourd à ce théâtre-ci
Anonyme étranger plein d’amour et de haine
Et ruminant tout bas d’infinies litanies ?


Des fantômes craintifs erraient sur le chemin
Espérant un sourire aux odeurs de nickel
Et souriant un peu mais ne leur donnant rien
Je comparais nos sorts pour sombrer de plus belle

Quel astre en ce pays pouvait guider mes yeux
Écorchés par le bruit et noyés par les larmes
Mon sang battait si fort que j’implorais mon Dieu
De me permettre enfin de déposer les armes

Quelle route emprunter qui ne soit une fuite
Quand la tempête en soi fait rage à tout moment ?
Comment ne pas vouloir en finir au plus vite
Quand la folie s’approche et t’enlace en riant ?


Le vacarme du ciel s’apaisant peu à peu
Je regagnai ma chambre où tout semblait normal
Vaincu par un sommeil au souffle délicieux
Rêvant à mes amours un soir à Montréal



UN BLUES POUR MÈRE-GRAND

J’avais une grand mère
que j’appelais Mère-grand
d’un papa millionnaire
un mari, trois enfants

Et l’on m’apprend un jour
après son examen
qu’il n’est pas de recours
face au mal qui la tient

Quand ça vient vous trouver
attendez-vous au pire
et pour voir essayez
de pas vouloir blêmir


Là le très grand docteur
d’un faux air indigné
met fin à ces rumeurs
et lui dit : « Vous vivrez ! »

Et petit à petit
ça la travaille au corps
ça lui prend l’appétit
et l’humour et le nord

Quand ça vient vous trouver
attendez-vous au pire
et pour voir essayez
de pas vouloir faiblir


Clouée à l’hôpital
morphine aux deux trois heures
délogée non sans mal
pour finir chez sa sœur

Elle nous reconnaît
entre deux crispations
dans son grand lit défait
en mêlant nos prénoms

Quand ça vient vous trouver
attendez-vous au pire
et pour voir essayez
de pas vouloir souffrir


Pleurer la mort d’un être
qui vous sourit encore
c’est du coup reconnaître
un peu sa propre mort

Mère-grand avait beau faire
la vie s’en échappait
j’ai compris sur sa pierre
à quel point je l’aimais

Quand ça vient vous trouver
attendez-vous au pire
et pour voir essayez
de pas vouloir mourir
pas mourir



SALISBURY HOTEL

New York début des fêtes
mon piano déserté
le réveil un peu dur

Carnegie Hall en tête
Motown et son café
Steinway et ses dorures

la rue cinquante-sept
après s’être manqués
nom de l’ancêtre au mur

treizième étage en fait
où je posais vanné
mon sac et mes pelures


J’y retrouvais mon père
que je n’avais pas vu
depuis plus d’une année

plutôt heureux et fier
de m’être bien battu
moi le fils envolé

un tour d’hélicoptère
autour de la statue
dite de liberté

et un bout de croisière
qui mettait l’île à nue
nous étions enchantés


L’Empire State en feu
pour les quatre-vingts ans
des beaux yeux de Francky

hommage fabuleux
ou spectacle affligeant ?
j’étais trop indécis

Manhattan des flots bleus
son rythme hallucinant
sa faune et ses taxis

et mon cœur au milieu
qui opéra aidant
palpitait à l’envi



CE QUE J'AI D'ELLE

Un souper dans sa chambre
Tout un mois de décembre
Plusieurs veillées fiévreuses
Dix siestes crapuleuses
Une ballade en skydoo
Sept cent vingt mille bisous
Tous les poils de son chien
Et d’infinis matins

Une paire de chaussettes
Treize jours en bobettes
La méthode pour taper
Sans regarder le clavier
Trois chemises du Village
Cinq visites au garage
Deux ou trois élastiques
Une nuit historique


Un projet de voyage
Une séance de massage
Deux ou trois couvertures
Les clefs de sa voiture
Quelques anthologies
Gallimard-poésie
La découverte en moi
Du Cro-Magnon en joie

Son psychologue pour deux
Un grand fou-rire au pieu
Deux déménagements
Un jeu de mot brillant
Des oeufs bénédictine
Trois ou quatre copines
François Pérusse en chœur
Une idée du bonheur


Deux CD de Prévert
Son portefeuille ouvert
Quarante-trois restaurants
L’inventaire des amants
De l’homéopathie
Soixante-quinze Petite vie
Les potins de son école
Et trois tapis de sol

Le surnom de « mon cœur »
Six lectures en primeur
Cinquante films à louer
Trois cents fautes corrigées
Des soirées-téléphone
Mes chansons qu’elle fredonne
Un million de cheveux
Et presque autant de larmes



EXILÉ VOLONTAIRE

Ce n’est ni ma ville, ni ma terre
le soleil même est différent
étant exilé volontaire
du pays où j’étais enfant

J’ai dit, saluant mes amis
et ma famille et mes amours
je vais voir ailleurs si j’y suis
sans prendre de billet retour

Être un exilé volontaire
c’est un peu mourir et renaître
sans plus avoir ni père ni mère


Par moins vingt cinq aller sans fin
à l’affût d’une main tendue
à faire la part du mal, du bien
la vue brouillée, le corps perdu

Et parfois loin de mon piano
après un bon film en coup d’aile
accoucher près d’un espresso
sur le papier d’une étincelle

Être un exilé volontaire
c’est un beau soir se reconnaître
comme on peut reconnaître un frère


Dis-moi fiston : qu’est-ce qui t’a pris
de vouloir tout quitter comme ça ?
Il faudrait pas gâcher ta vie
T’étais heureux, non ? Alors quoi ?
C’est le nombril qui te démange ?
T’as besoin de le regarder ?
Y’a comme un cordon qui dérange
pour bien voir va falloir couper
Jouer les Ulysse ou les Marius
Péné ou Fanny au bercail
ça vous prend des années et plus
jusqu’à ton retour aïe aïe aïe
T’auras quel âge à ton retour ?
Et si Paris c’est plus pareil ?
Dis, Montréal c’est pour toujours ?
Sinon fiston, à quand la veille ?


À présent je ne cherche plus
à être un autre, à être ailleurs
bien sûr j’arpente encor les rues
mais pour la forme, non pour la peur

Et je travaille tous les jours
à l’instrument ou à la table
et mes enfants qui poussent autour
et cette paix inévitable

Être un exilé volontaire
c’est n’avoir plus ni dieu, ni maître
c’est être sa propre lumière



ET D'AILLEURS...

J’ignore absolument si à l’aube en été
le soleil qui flamboie
sur les blés
de la ville à flonflons jusqu’à la cathédrale
a gardé cet éclat
virginal

J’ignore absolument si le cœur argenté
que je lui ai offert
amoché
se retrouve à son cou certains jours un peu tristes
comme un amour d’hier
qui persiste


J’ignore absolument si d’un conflit majeur
Paris était en sang
et en pleurs
j’irais pour les sauver le fusil à la main
leur donner mes trente ans
comme un rien

J’ignore absolument si la rue Sainte-Catherine
qui souvent fut témoin
de mon spleen
m’accouchera du chant de la révolution
qui hurle au loin très loin
tout au fond

Et d’ailleurs...


Jamais je ne saurai si juste après ma mort
ceux qui disposeront
de mon corps
pourront l’enterrer nu dans mon jardin d’enfance
sans cercueil sans sermon
en silence

Et d’ailleurs
et d’ailleurs, je m’en fous



L'ANNIVERSAIRE

C’est aujourd’hui mon amour
qu’est notre anniversaire
robe d’été de velours
pour mieux pouvoir te plaire

Là sur le piano
la chanson de nos débuts
à mon doigt l’anneau
qui fait de toi mon élu

Tu m’as souri en disant
je reviens tout de suite
quelle surprise m’attend
je rougis je m’excite

Mais après une heure
et trois cent soixante-cinq jours
que je suis en pleurs
en attendant ton retour

Mon âme est devenue toute noire et sans fond
chacune de mes larmes s’y perd pour de bon
mon corps est un grenier poussiéreux, déserté
ma tête tourne tourne éperdue, affolée
oh mon Dieu
il est parti
parti

Tout, de ses mains jusqu’au son de sa voix
me fait sourire et pleurer à la fois
dans ses grands yeux scintillait mon bonheur
lui en allé je n’ai plus que mes peurs

Reviens vers moi
rien qu’une fois
entre mes bras
tu reviendras ?

C’est aujourd’hui mon amour
qu’est notre anniversaire



CHANT D'ADIEU

Ma belle
au devant des misères
des lâchetés des peurs
qui ce jour comme hier
ont causé tant de pleurs
je m’en vais guerroyer

L’appel
qui m’entraîne là-bas
loin de tout loin des miens
et m’emplit à la fois
de joies et de chagrins
ne peut être ignoré

Tendez l’oreille au chant d’adieu
de l’homme que vous avez comblé
tant de fois
touchez la main de l’amoureux
qui vous sera rendu dans l’au-delà


Le zèle
que je déploie ce soir
ne doit point vous surprendre
car vivre sans espoir
n’est mon Dieu à tout prendre
plus pour me contenter

Le fiel
que les moulins maudits
sèment aux quatre vents
et tue ce que la vie
a de beau et de grand
voit son heure arriver

Tendez l’oreille au chant d’adieu
de l’homme que vous avez comblé
tant de fois
touchez la main de l’amoureux
qui vous sera rendu dans l’au-delà


De celles
qui partagèrent pain
amitiés et prières
c’est vous sans doute aucun
qui m’aiderez ma chère
à vaincre sans plier

Le miel
que j’ai goûté sans trêve
dans vos bras mon amour
coule comme une sève
en un battement sourd
dans mon corps éploré

Tendez l’oreille au chant d’adieu
de l’homme que vous avez comblé
tant de fois
touchez la main de l’amoureux
qui vous sera rendu dans l’au-delà


Le ciel
et ses milliers d’étoiles
jusqu’aux petites heures
peupleront mes escales
entre deux champs d’horreur
autrefois champs de blé

L’autel
où se languit ma mort
deviendra le théâtre
qui pourra voir éclore
issue d’une eau saumâtre
enfin ma liberté

Tendez l’oreille au chant d’adieu
de l’homme que vous avez comblé
tant de fois
touchez la main de l’amoureux
qui vous sera rendu dans l’au-delà



AINSI JE VAIS

Tout sourire
et tout amour
à bénir
ceux qui sont autour
de moi

des enfants
qui tuent pour rire
aux parents
qui vont droit au pire
pourquoi ?

Le mendiant
s’approche au nom
du tyran
qu’il redoute au fond
de moi

famélique,
il me déclame
l’historique
de son propre drame
pourquoi ?

Ainsi je vais
en silence
au vent frais
le long des rues blanchies
par d’immenses
joies perdues
aujourd’hui
et mon cœur
se souvient
d’un bonheur
trop lointain
dont il ne peut retrouver
qu’un écho sombre et nu


L’étranger
cherche en colère
une clef
qu’il voudrait extraire
de moi

grand perdant
malgré la lutte
il comprend
que l’exil ampute
pourquoi ?

Et la femme
la rage aux dents
qui réclame
dédommagement
de moi

elle qui
n’eut de son père
que la vie
et son lot d’enfer
pourquoi ?

Ainsi je vais
en silence
au vent frais
le long des rues blanchies
par d’immenses
joies perdues
aujourd’hui
et mon cœur
se souvient
d’un bonheur
trop lointain
dont il ne peut retrouver
qu’un écho sombre et nu


La lumière
jaillit soudain
en rivière
en silence au sein
de moi

tout s’arrête
le temps, l’espace
et ma quête
meurt de guerre lasse
pourquoi ?

Tout sourire
et tout amour
à bénir
ceux qui sont autour
de moi

des enfants
qui jouent pour rire
aux parents
qui sont prêts à dire
« Je vois »


© Disques orfèvre, 2011